Lorsqu'un site web vous dit ce qu'il est pour la première fois, croyez-le

J'ai vu passer cette citation sur le fédivers : « lorsqu'un homme vous dit qui il est pour la première fois, croyez-le ». Je pense qu'il en va de même avec un site web, ou pour le dire autrement, le « R » de « URL » veut dire « ressource ». Le web est un protocole de consultation de documents, et votre rapport à des documents, même collaboratifs, n'appartient qu'à vous ; les récènes (le terme que j'emploie désormais pour les « réseaux sociaux », ou « RSN ») capitalistes tentent de nous faire croire le contraire et de faire exercer une grande pression par nos pairs sur notre consommation de médias, ce qui impacte d'autant plus les faibles détentaires de capital (typifié en capital économique, capital culturel, capital social, et capital symbolique par Pierre Bourdieu) : par exemple, moins on a les moyens de comprendre les documents que l'on consomme, au sens où une page web, même sur Twitter, est un document collaboratif ; moins on est proche d'un réseau de camarades de classe sur lesquel·les on peut s'appuyer pour accéder à des ressources, dans le champ d'une cour de récréation notamment caractérisé par l'illusio de ses membres ; et moins on se sent valorisé·e dans la course aux titres scolaires, par exemple à travers le rapport – raciste, sexiste, validiste… – de nos profs à notre scolarité et donc à travers nos notes ; et moins on sera capables de résister à cette pression par les pairs, d'autant moins que notre entourage familial nous montrera l'exemple en regardant la télé ou en regardant des recettes de cuisine sur Instagram. (Évidemment, le coupable c'est Zuckerberg, pas vos parents ; je dirais même que la personnification dégrade la critique sociale, mais c'est un autre sujet.)

Depuis que je suis en études de sociologie, les seules fois où je me suis forcée à lire des documents ont produit soit un profond ennui, soit un stress caractérisé notamment par de l'hyperventilation dès que je devais lire un article de 20 pages ; qu'il s'agisse au fond de Twitter ou d'une fiche de lecture obligatoire, le problème et ses résultats sont les mêmes. En ce qui concerne mon rapport à la culture dite « légitime », j'aurais certainement mieux fait de regarder des vidéos sur YouTube ou d'écouter des podcasts sur Spectre ; en ce qui concerne l'internet, j'appelle surtout à fuir en courant et sans se retourner un site web demandant un investissement personnel pour accéder à ses ressources.

D'ailleurs, cette idée est confirmée par le fait que les sites web dont le financement, et donc la survie, dépend de leur activité peuvent proposer ou non des fonctionnalités correspondant aux besoins réels de leurs utilisataires ; or si je fais partie d'une catégorie de la population à laquelle Twitter, par exemple, ne permet de rien faire, alors le seul moyen de me faire l'utiliser quand même est de créer une relation d'emprise, de mettre le bazar dans mon cerveau. Ce qui est en jeu est votre capacité même de catégoriser, donc je vous en prie : les ressources d'un document, d'un article scientifique, d'un podcast, d'un livre de fiction, ou d'une page web sont censées vous être immédiatement accessibles. Vous ne deviendrez pas un·e écrivain·e en vous forçant à écouter un podcast sur l'écriture que vous ne comprenez pas, et vous ne deviendrez pas un cadre en utilisant un réseau social qui n'est utile qu'à ces personnes. Il va sans dire qu'il faut, à un moment donné, se contraindre à lire des livres pour se familiariser avec la lecture, que c'est un travail en soi, mais à peu près comme la montée en adresse dans Super Smash Bros, en combattant des bots dont le niveau est augmenté progressivement, pas en se faisant défoncer par le meilleur joueur du lycée ; l'argument de l'apprentissage du goût de la lecture est encore limité par l'incapacité quasiment symétrique aux lectaires dans laquelle se trouvent des personnes qui ont bien appris le goût du scrolling et du retweet, sans que ça ne leur soit utile d'une quelconque manière.

Pour prendre un autre exemple, je suis très fière de « La spectacularisation de l'humain augmenté », mais il est de ma responsabilité de le transmettre dans un format plus accessible (c'est ce que fait jor avec ses podcasts sur la démocratie directe). Si je vous disais le contraire, si je vous culpabilisais en vous disant qu'il serait de votre responsabilité de pouvoir lire ce billet de 4300 mots, je vous prierais de fuir ce site web, en courant.

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